C’est un livre qui m’a mis en route. William Dalrymple, Nine Lives, le deuxième chapitre — un coiffeur de basse caste qui devient dieu le temps d’une nuit sur la côte malabare. J’avais lu ce texte comme on reçoit une promesse : il existait quelque part en Inde un rituel où la frontière entre l’homme et le divin n’était pas métaphore, mais fait accompli. Un homme enfilait un costume de plusieurs kilos, se couvrait de peinture et de fleurs, et quelque chose d’autre entrait en lui.
Je voulais voir ça. Les premières recherches sur internet avaient vite montré leurs limites — des horaires affichés, des forfaits, des groupes organisés. Ce n’était pas ce que je cherchais. Je voulais le Theyyam des villages, celui de la vraie nuit.
C’est en cherchant un hébergement, presque par hasard, que j’ai trouvé la piste. Un avis sur une petite pension — trois bungalows à l’architecture traditionnelle kéralaise, nichés près du temple Adi Kadalayi, à huit kilomètres au sud de Kannur, à cinq minutes à pied de la plage de Thottada. Tenu par un certain M. Kurian. L’auteur de l’avis ajoutait, comme en passant, que M. Kurian connaissait parfaitement sa région — et que si l’on souhaitait assister aux festivités du Theyyam, il était d’un excellent conseil. L’endroit s’appelait Costa Malabari.

J’ai envoyé un message sur WhatsApp — c’est ainsi que tout se fait là-bas. Je lui précisais que j’arriverais par le train, mais tard, minuit passé. Sa réponse est venue rapidement, simple et tranquille : « Don’t worry. I have arranged a riksha to pick you up and bring you to Costa Malabari. »
Je n’étais pas encore parti. Quelqu’un avait déjà pensé à moi.
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Le Jan Shatabdi Express — jan, les gens, en hindi. Sièges en skaï bordeaux, ventilateurs au plafond, rideaux bleus aux fenêtres. Deux cent quatre-vingts kilomètres vers le nord, dans la nuit du Kerala. À chaque arrêt, des vendeurs montaient dans les wagons avec leurs barquettes de biryani, remontaient le couloir en les proposant aux voyageurs. L’Inde ne s’arrête jamais vraiment de vivre.
Il était passé minuit quand le train est entré en gare de Kannur. Je n’avais aucune idée de comment je reconnaîtrais le rickshaw — riksha, comme disait M. Kurian, et j’avais mis un moment à comprendre de quoi il parlait. La nuit était agréable, la chaleur du jour s’était retirée. Je suis sorti sur le parvis, j’ai regardé autour de moi — et lui est venu vers moi. Simplement. J’étais le seul étranger dans la nuit devant la gare. Pas besoin de pancarte, pas besoin de nom. Je suis monté.
Nous avons traversé les rues désertes. La ville dormait. C’était étrange — je me sentais à la fois perdu et délié de tout ce que je connaissais, de tout ce qui me définissait ailleurs. Mais il n’y avait pas de peur. Pas d’inquiétude. Juste cette légèreté particulière qu’on ne trouve que la nuit, dans une ville inconnue, quand on a décidé de faire confiance.
C’est le fils de M. Kurian qui m’a accueilli à mon arrivée. La nuit, les bungalows, le silence du village — tout respirait le calme. Je n’ai vu M. Kurian que le lendemain matin. Il était là, tranquille, comme si de rien n’était. Un homme posé, sage plutôt, pas très bavard. Il m’a sorti ses livres, m’a expliqué le Theyyam avec cette précision sobre qui est la marque des gens qui savent vraiment. Sa femme allait et venait en silence — et c’est elle qui cuisinait. Merveilleusement.
Je ne sais pas s’il est toujours là-bas.
C’est lui qui m’a trouvé Praveen Shenoy.
Praveen est natif de la région. Il connaît chaque temple, chaque village, chaque nuit de cérémonie comme d’autres connaissent les rues de leur quartier d’enfance. Chauffeur de taxi, passeur de monde — sans lui, j’aurais erré sur les mauvaises routes vers les mauvais endroits. Je l’ai appelé. Je lui ai demandé quelles étaient les possibilités. Il a répondu deux mots : « Let me check. »
Puis, un peu plus tard : « Tomorrow we need to start at 4 o’clock morning. »
L’aventure commençait.
Praveen savait exactement où aller. Nous sommes partis à quatre heures du matin — la nuit encore épaisse, les routes désertes, les villages endormis défilant derrière les vitres. Il conduisait sans hésiter, comme quelqu’un qui connaît chaque pierre du chemin.
J’avais pu observer et photographier chaque étape dans cette petite pièce calme — calme en contraste total avec l’agitation du dehors. Au sol, des feuilles de palmier tressées, et au centre, une coupe de cuivre où des mains aux bracelets dorés, aux ongles longs et noirs, entretenaient une flamme minuscule. Un geste humble, précis, répété. Le feu était là depuis le début, présence silencieuse pendant toute la transformation.

Car la transformation était lente. Le visage nu d’abord, puis la couleur qui s’étend — cet orange vif qui vient du curcuma, matière végétale et ancienne, pas de la peinture mais quelque chose de vivant. Puis les yeux qui changent de regard, les ornements qu’on pose un à un, la coiffe monumentale qu’on installe en dernier — dorée, vertigineuse, qui semblait peser le poids d’un autre monde.
Et puis, progressivement, il est devenu.
Pas une apparition — une métamorphose. Ce n’est pas un homme qui disparaît d’un coup derrière un costume. C’est quelque chose qui entre en lui lentement, par strates. À quel moment exactement l’homme avait-il cédé la place ? Je n’aurais pas su le dire. C’est peut-être ça, le vrai mystère du Theyyam.

Dehors, la nuit était habitée. Des familles, des villageois, des enfants portés sur les épaules. Des gens qui priaient. Presque pas de touristes — et quand je croisais un regard, ce n’était pas le regard qu’on pose sur un étranger encombrant. C’était autre chose. De la curiosité, peut-être. Ou simplement de l’indifférence bienveillante.
Je photographiais. Calmement. J’étais le seul à le faire — pas de groupe, pas de flashs, personne d’autre avec un appareil. Ils m’avaient laissé entrer dans ce moment comme si j’étais transparent. Invisible non pas parce qu’on m’ignorait, mais parce qu’on m’avait accepté. C’est une nuance qui compte.
Entre deux cérémonies — car ce ne fut pas la seule nuit, pas le seul temple — on m’offrit à boire et à manger, servi sur une feuille de bananier comme il est d’usage. Un geste simple, sans commentaire. J’étais l’étranger, et pourtant j’étais là, dans le cercle.
Ce que je retiens du Theyyam n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas la coiffe monumentale ni les flambeaux dans la nuit — même si ces images sont là, gravées. C’est autre chose, de plus simple et de plus étrange à la fois
C’est un homme allongé sur une natte devant le temple, épuisé par la nuit longue, pendant que quatre enfants serrés contre lui regardent leurs téléphones dans la lumière du matin. Le rite millénaire et l’écran moderne, sans que personne ne trouve ça contradictoire.

C’est une main de femme en sari violet qui tient la main de la divinité — ornée de fleurs rouges, de bracelets, de rouge et d’or. Un geste tendre, presque banal. Sauf que ce n’est pas la main d’un danseur qu’elle tient. C’est la main d’un dieu.
L’orange du curcuma, la flamme dans la coupe de cuivre, la foule qui prie dans la nuit — tout cela formait quelque chose que je ne saurais pas nommer exactement. Un espace où le mortel devient divinité aux yeux de tous, et où tout le monde, absolument tout le monde, y croit. Pas comme on croit à un spectacle. Comme on croit à quelque chose de vrai
J’étais l’étranger. Je ne partageais pas leur foi. Mais j’avais été là, transparent et témoin, dans cette nuit du Kerala où la frontière entre l’homme et le dieu s’était dissoute le temps d’une aube.
Certaines choses n’ont pas besoin d’être comprises pour être reçues.
