« En 1760, les chasseurs de Nantucket avaient quasiment exterminé toute la population locale de cétacés, mais peu leur importait : ils construisirent de plus grands sloops baleiniers et les équipèrent de fours en brique capables de transformer la graisse en huile en plein océan. Dès lors, il n’était plus besoin de retourner aussi souvent au port pour décharger la graisse et leur flotte disposa d’un rayon d’action bien plus large. Au début de la Révolution américaine, les gens de Nantucket étaient allés jusqu’aux limites du cercle polaire arctique. Ils avaient atteint la côte occidentale de l’Afrique, la côte orientale de l’Amérique du Sud et jusqu’aux îles Malouines. »
Extrait de
La véritable histoire de Moby Dick
Nathaniel Philbrick
Les îles Féroé, le grindadráp et ce que je n’avais pas anticipé
Je ne vais pas faire semblant d’être neutre.
Si j’écris sur les îles Féroé, c’est parce que j’y suis allé avec une tension intérieure que je n’ai pas vraiment su résoudre.
Ces îles, je les voulais.
Pour leur lumière — ou plutôt son absence.
Pour leur isolement, leur côté presque irréel.
Parce que je photographie, et que je suis attiré par cette sensation du nord brut que je cherche souvent à capter.
Mais il y avait le grindadráp.
Le grindadráp, impossible de l’ignorer
On peut essayer de détourner le regard, de rationaliser, de contextualiser.
On peut lire que c’est une tradition, qu’elle remonte loin, qu’elle a eu un sens vital.
Mais quand on regarde vraiment ce que c’est — une chasse collective de globicéphales noirs rabattus vers une baie —
on ne peut pas totalement faire comme si ce n’était qu’un détail culturel parmi d’autres.
Ce n’est pas un débat abstrait.
C’est quelque chose de très concret, de très visuel, de très difficile à oublier.
Les arrangements que je me suis faits
Avant de partir, j’ai tenté d’apprivoiser ce malaise.
De lui donner une forme acceptable.
Je me suis raconté que d’autres pays continuaient, eux aussi, à chasser les cétacés — comme le Japon ou la Norvège — sans que cela ne suscite de véritables renoncements.
Je me suis dit que cette pratique appartenait sans doute à un monde en train de s’effacer.
Que le temps, lentement, ferait son travail.
Alors j’ai laissé ces idées s’installer, une à une, comme on empile des justifications fragiles.
Rien de vraiment solide, rien de totalement honnête non plus.
Mais c’était suffisant. Suffisant pour partir.
Sur place : la beauté, sans discussion
Et oui, c’est vrai.
La beauté des îles Féroé est difficile à décrire sans tomber dans des clichés.
C’est une beauté rugueuse, instable, presque hostile parfois.
Il y a quelque chose de profondément vivant dans ces paysages.
Quelque chose qui ne cherche pas à séduire.
Et le grindadráp reste en arrière-plan, abstrait.
Pas visible.
J’y suis allé à Noël.
La nuit était longue.
Le problème, c’est le retour.
Les images reviennent. Celles qu’on avait vues avant. Celles qu’on revoit après, parfois par hasard.
Et là, il n’y a plus de filtre.
Ce qui m’a marqué, ce n’est pas seulement la pratique en elle-même, mais le décalage. Comment quelque chose d’aussi brutal peut-il coexister avec un environnement aussi pur, presque intact en apparence ? Comme si deux réalités inconciliables partageaient le même rivage.
On peut comprendre la dureté des siècles passés, imaginer le froid, l’isolement, la nécessité. Mais comment cette violence a-t-elle traversé le temps ? Comment a-t-elle survécu aux saisons, aux générations, jusqu’à venir se poser, intacte, dans notre présent ?
Je pensais pouvoir compartimenter.
Je me suis trompé.
