Pourquoi je photographie
Avant lâappareil, il y avait les livres.
Des encyclopĂ©dies Ă©paisses, aux pages lĂ©gĂšrement jaunies, qui sentaient la colle et le papier imprimĂ©. Jâavais neuf, dix, douze ans peut-ĂȘtre. Je les ouvrais sans chercher quelque chose de prĂ©cis â et câest justement pour ça que je trouvais tout. Une photo de fjord islandais. Un marchĂ© au Maroc. Des oiseaux de mer sur une falaise battue par le vent. Je ne savais pas encore que ces images travaillaient en moi. Je croyais juste regarder.
Dans les annĂ©es 1970, 1980, on voyageait peu. Le monde Ă©tait loin, concret et inaccessible Ă la fois. Ces photographies Ă©taient des fenĂȘtres ouvertes sur un monde lointain â pas des Ă©crans, pas des flux. Des fenĂȘtres quâon ouvrait lentement, quâon refermait, quâon rouvrait. On avait le temps de les habiter.
Il y avait aussi la radio.

Pas pour la musique seulement â pour lâĂ©cran. Ce cadran en bakĂ©lite oĂč des noms de villes Ă©taient gravĂ©s en lettres dorĂ©es : Londres, Paris, Rome, Hilversum, Sottens, Berlin. Des noms quâon ne pronöait pas encore tout Ă fait, quâon lisait comme on lit un poĂšme sans en comprendre chaque mot â en laissant le son faire son travail.
Ces villes-lĂ nâexistaient pas vraiment. Elles existaient mieux que ça : elles Ă©taient des images construites dans ma tĂȘte dâadolescent. Des dĂ©cors habitĂ©s par les hĂ©ros des romans que je lisais. Londres Ă©tait brumeuse et pavĂ©e, forcĂ©ment â câest lĂ que Phileas Fogg prĂ©parait ses bagages avec une prĂ©cision dâhorloger, avant de fendre le monde en quatre-vingts jours. Rome sentait la pierre chaude. Berlin avait quelque chose de grave, une fissure quelque part.
Et puis il y avait les Ăźles. Celles oĂč lâon sâĂ©choue, oĂč lâon apprend Ă regarder ce quâon nâaurait jamais regardĂ© autrement. Je me perdais avec Robinson, jâinventais avec lui des abris, des routes, des raisons de continuer. Ces livres-lĂ ne mâapprenaient pas la gĂ©ographie. Ils mâapprenaient quelque chose de plus utile : que le voyage commence bien avant le dĂ©part.
La rĂ©alitĂ©, je la dĂ©couvrirais plus tard. Mais ces images-lĂ ne sont jamais tout Ă fait parties. Elles se superposent encore, parfois, quand jâarrive quelque part pour la premiĂšre fois â et que je reconnais un lieu que je nâai pourtant jamais vu.
Câest lĂ , je crois, que tout a commencĂ©. Pas avec un appareil. Avec un regard.

Je nâai pas toujours voyagĂ©. Et puis un jour, jâai commencĂ© â tard, oui, mais tout dâun coup, avec urgence. Comme si quelque chose, longtemps contenu, avait fini par dĂ©border. Jâai eu besoin de voir, de marcher, de mâĂ©loigner. Les livres mâavaient prĂ©parĂ©. Les silences aussi.
Ce nâĂ©taient pas les paysages ni les visages que je cherchais. Je cherchais ce quâils rĂ©veillent.
â
Photographier, pour moi, ce nâest pas capturer. Ce mot mâa toujours semblĂ© un peu violent â comme si lâimage Ă©tait une proie. Non. Câest plutĂŽt une façon de rester attentif. DâĂȘtre lĂ , vraiment lĂ , au moment oĂč la lumiĂšre fait quelque chose dâinattendu, oĂč un visage sâouvre une fraction de seconde, oĂč un paysage dit ce quâaucun mot ne dirait aussi juste.
Lâappareil oblige Ă regarder avant dâappuyer. Et parfois, on nâappuie pas. On regarde, seulement. Et câest suffisant.
Il y a dans chaque photo que je fais une question sous-jacente : quâest-ce que ça rĂ©veille en moi ?
Avant dâappuyer, je regarde. Un regard curieux â celui de lâenfant qui feuilletait ses encyclopĂ©dies, qui nâa jamais vraiment fermĂ© ces pages. Les lieux et les visages se succĂšdent, se superposent, sâappellent. Je suis fascinĂ© par ce monde â le nĂŽtre, celui quâon nâa pas encore tout Ă fait rĂ©ussi Ă dĂ©truire, celui qui nous rĂ©siste encore. FascinĂ© par la diversitĂ© du vivant, des hommes, des lumiĂšres, des façons dâĂȘtre au monde.
Parfois je me prĂ©pare longtemps. Jâattends. Je reviens. Je tourne autour dâun moment sans encore lâattraper. Dâautres fois câest presque instinctif â quelque chose se passe, la main suit avant que lâesprit ait eu le temps de dĂ©cider.
Ce nâest pas une quĂȘte esthĂ©tique au sens froid du terme â mĂȘme si la lumiĂšre, le cadre, la texture comptent Ă©normĂ©ment. Câest plutĂŽt une façon de tenir un carnet intĂ©rieur. Les photos sont des pages. Elles disent : jâĂ©tais lĂ . Jâai vu ça. Quelque chose en moi a bougĂ©.
Câest peut-ĂȘtre ça aussi, photographier : tenter de rĂ©concilier ce quâon avait imaginĂ© avec ce quâon trouve. Ou au contraire, laisser lâinattendu dĂ©faire tout ce quâon croyait savoir.
â
Lâenfant qui feuilletait des encyclopĂ©dies cherchait des mondes. Lâadolescent qui Ă©coutait des noms de villes sur un cadran de radio en construisait dâautres, peuplĂ©s de hĂ©ros et de traversĂ©es. Lâadulte qui photographie cherche la mĂȘme chose â mais il a compris que les mondes ne sont pas seulement dehors. Ils sont dans lâangle quâon choisit. Dans ce quâon dĂ©cide de garder, et ce quâon laisse hors cadre.
Et si ce voyage a un but â sâil y a une Ăźle quelque part â alors quâelle soit, comme dans ce vieux poĂšme*, un prĂ©texte Ă tout le reste : aux dĂ©tours, aux lenteurs, aux imprĂ©vus. Ă ce quâon dĂ©couvre en chemin. Et surtout, Ă ce quâon dĂ©couvre en soi.
Câest pour ça que je photographie.
