Il m’a fallu du temps pour comprendre pourquoi certaines formes, certains êtres, certains lieux, certains animaux m’accompagnent, en silence, mais avec persistance.
La baleine et le macareux sont de ceux-là.
Ils ne sont pas arrivés comme des symboles à nommer.
Plutôt comme cette lumière d’un soir qu’on n’a jamais photographiée, mais qu’on garde en soi.
Elle revient parfois sans prévenir. Elle éclaire encore, sans qu’on sache pourquoi.
Il y a dans la baleine quelque chose de grave et de tranquille.
Elle traverse les océans sans bruit, comme si sa route était inscrite en elle depuis toujours, sans jamais avoir besoin de la justifier —
mais il arrive, même à celles qui savent, de s’échouer au bord d’un océan.
J’y vois la profondeur, le silence intérieur, le poids des émotions qu’on garde pour soi, mais qu’on porte loin — jusqu’à la perdition, parfois.
Et puis, il y a une autre raison, enveloppée de silence.
Les baleines portent en elles une mémoire que je n’ai jamais tout à fait quittée.
Une présence absente qui flotte dans l’eau, quelque part.
Je n’en dis pas plus, je n’en efface rien non plus.
La trace reste, comme le sillage d’un corps immense passé sous la surface.
Le macareux, lui, semble fait d’un autre souffle.
Il est maladroit et élégant à la fois, libre, curieux, étonnant. Fidèle, avec une tendresse tenace…
Il revient toujours à ses terres battues par le vent, après avoir traversé les océans.
Lui, c’est l’œil qui observe, le pas qui grimpe, le cœur qui veut encore découvrir — même après l’effort.
Voilà pourquoi ces deux-là m’accompagnent.
Et pourquoi ce site leur emprunte leurs formes.
Parce qu’ils sont à la fois dehors et dedans. Comme moi.
Je n’ai pas toujours voyagé.
Et puis un jour, j’ai commencé.
Tard, oui. Mais tout d’un coup, avec urgence.
J’ai eu besoin de voir, de marcher, de m’éloigner.
Les livres m’avaient préparé. Les silences aussi.
Ce n’étaient pas les paysages ni les visages que je cherchais…
Je cherchais ce que les paysages et les visages réveillent.
Et si ce voyage a un but — s’il y a une île quelque part —
alors qu’elle soit, comme dans ce vieux poème*, un prétexte à tout le reste :
aux détours, aux lenteurs, aux imprévus, à ce que l’on découvre en chemin —
et surtout, à ce que l’on découvre en soi.
Voilà pourquoi je photographie.