Hijras, la communauté du troisième genre

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Hijras, la communauté du troisième genre

C’est William Dalrymple, encore lui, qui m’avait mis sur la piste — pas dans Nine Lives cette fois, mais dans City of Djinns, son livre sur Delhi, où il consacre de longues pages à ses tentatives d’approcher la communauté hijra de la ville, fermée et secrète. Il y établit un lien assez étroit entre les hijras et les eunuques qui gardaient les harems à l’époque moghole — une lecture que les travaux plus récents nuancent largement : l’histoire des hijras est bien plus ancienne, et surtout distincte de cette seule fonction historique.

En Inde, au Pakistan et au Bangladesh, les hijras forment une communauté socio-religieuse ancienne, souvent désignée comme le « troisième genre ». Elle regroupe des femmes transgenres, des personnes intersexes, et des hommes qui choisissent de rejoindre cette identité — une réalité bien plus diverse que le mot « eunuque », hérité de l’administration coloniale britannique, ne le laisse penser.

Une légitimité ancrée dans le mythe

Contrairement à l’idée d’une communauté marginale ou récente, les hijras trouvent leur légitimité au cœur même de la mythologie hindoue. Elles s’identifient à Shiva, dans sa forme Ardhanarishvara — mi-homme, mi-femme, fusion du dieu et de sa shakti féminine. Le lien avec Krishna, central dans la région du Braj où se joue le Lathmar Holi, est tout aussi direct : dans le Mahabharata, Krishna prend la forme féminine de Mohini pour épouser le guerrier Aravan avant son sacrifice. Cette transformation est considérée par beaucoup de hijras comme l’origine mythologique de leur propre identité, et Aravan comme une figure qu’elles vénèrent.

Un rôle rituel de bénédiction

Traditionnellement, les hijras sont invitées à chanter, danser et bénir lors des naissances — en particulier de garçons — et des mariages. Leurs bénédictions, appelées badhai, sont censées porter chance et fertilité. La croyance populaire leur attribue aussi le pouvoir inverse : celui de la malédiction, ce qui leur vaut à la fois respect et une forme de crainte.

La communauté est structurée en clans, les gharanas, sous l’autorité de figures maternelles, les gurus. Une nouvelle venue — une chela — est initiée et protégée par sa guru, en échange d’un apprentissage des règles du groupe et d’une contribution économique.

Certaines choisissent, à un moment de leur parcours, de subir un rite d’initiation appelé Nirwaan — une émasculation rituelle, vécue comme une renaissance spirituelle consacrée à la déesse Bahuchara Mata. Ce choix reste minoritaire et n’a rien d’obligatoire : beaucoup de hijras vivent et s’identifient pleinement à la communauté sans jamais y avoir recours.

Une reconnaissance récente, une marginalisation persistante

En 2014, la Cour suprême de l’Inde a officiellement reconnu l’existence d’un troisième genre — une décision suivie par des mesures similaires au Bangladesh et au Pakistan. Mais cette reconnaissance juridique n’a pas effacé la marginalisation sociale : exclues du marché du travail formel et souvent du système scolaire, beaucoup de hijras se retrouvent poussées vers des activités informelles.

Une présence dans la fête

C’est cette même communauté que l’on retrouve, chaque année, dans les temples du Braj pendant le Lathmar Holi — à Nandgaon comme à Barsana — où elle occupe une place rituelle, dansant au milieu de la foule, entourée d’hommes, dans un jour où les frontières de genre habituelles s’effacent déjà par le jeu des bâtons et des costumes échangés.

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