Kambala

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Le Theyyam m’avait pris par la lenteur — le curcuma qui s’étend sur un visage, la coiffe qu’on installe pièce par pièce, des heures avant que l’homme cède la place. Le Kambala, je l’ai cherché sans savoir que je cherchais son contraire.

Les recherches sur internet menaient à un nom : Dr Krishna Mohan, chirurgien à Moodubidire, photographe amateur, animateur d’un forum de critique photo. Un site, sept réseaux sociaux dans sa signature. Je lui ai écrit pour un calendrier de courses. Il m’a répondu — pas tout de suite, pas une seule fois. Plusieurs échanges, étalés sur des semaines, jusqu’à ce dernier mail où il m’envoyait les dates “vastly altered from the earlier dates”, comme si même le comité local avait du mal à s’y retrouver. “Thanks for contacting me :)”, écrivait-il à chaque fois. Un inconnu qui prenait le temps, pour quelqu’un qu’il ne verrait jamais, à des milliers de kilomètres.

Le calendrier menait à Baradi Beedu. Restait la logistique : Chethana Travels, un taxi loué pour la journée, aller-retour depuis la gare de Mangalore. “Sure will arrange the cab.” La même tranquillité qu’ailleurs en Inde, cette évidence qu’on ne discute pas.

J’arrivais de Kannur, où le Theyyam m’avait occupé la veille. Départ à l’aube, pieds calés contre la paroi d’une couchette, vitre ruisselante, rideau à la place d’une porte. Mangalore Central à 8h17 — un quai encore engourdi, quelques silhouettes sur les bancs de fer, un train à l’arrêt sous la verrière. Rien ne laissait deviner ce qui suivrait.

Le chauffeur m’attendait, mais visiblement sans avoir vraiment regardé l’itinéraire. Il s’est renseigné auprès de collègues, puis nous sommes partis. Un arrêt pour de l’eau. La nuit avait été courte ; j’ai somnolé le reste du trajet, sans garder d’images précises — juste cette sensation de flotter entre deux mondes pendant qu’on me conduisait vers le suivant.

Et puis une foule, sortie de nulle part.

Baradi Beedu, vu du ciel, n’est rien qu’une trouée dans la canopée — une piste à double couloir entourée de cocotiers, sans route principale à proximité. Aucune infrastructure de spectacle. Et pourtant, ce jour-là, des centaines d’hommes convergeaient là, par des chemins de terre qu’on devine à peine sur une carte satellite. Zéro touriste. J’étais le seul Occidental — mais pas un objet d’attraction pour autant. Le spectacle était largement plus intéressant que moi.

Le canal s’étirait, eau couleur de terre cuite entre deux bermes de boue tassée. Une haie humaine de chaque côté, retenue par une simple corde. Et puis les buffles surgissaient — deux bêtes attelées, cornes ornées de fleurs, le jockey debout sur sa planche derrière elles, penché en avant, torse nu, bandeau rouge, une cravache ou un bâton à la main. La vitesse, l’éclaboussure, le bruit sourd des sabots dans l’eau.

Cette vitesse, justement, m’a stupéfait. Toutes les bêtes n’étaient pas semblables — j’ai vu passer de petits buffles menés par de très jeunes jockeys, puis, le soir venu, de grands animaux attelés à un char. Mais peu importait leur taille : certains attelages filaient si vite que l’homme derrière ne suivait plus — la planche lui échappait, ses mains lâchaient les cordes, et les buffles achevaient seuls leur course, sans jockey, laissant derrière eux la silhouette d’un homme debout dans l’eau, dépassé par ce qu’il venait de lancer. J’apprendrai plus tard qu’un coureur de la région avait un jour couru assez vite pour qu’on le compare, sérieusement, à Usain Bolt. Sur le moment, je n’avais pas besoin de records pour comprendre : ces bêtes allaient plus vite que les hommes censés les mener.

À la sortie du canal, sur la terre sèche, ça se compliquait. Les buffles n’avaient aucune trajectoire garantie une fois lâchés hors de l’eau — une équipe en jaune se tenait prête à les intercepter, mais le reste de la foule reculait dans la poussière avec un mélange de précipitation et d’habitude, sans qu’on sache jamais vraiment où les bêtes allaient s’arrêter. L’Inde, disait mon chauffeur d’une certaine façon sans le dire : l’organisation laisse parfois à désirer. Et pourtant tout fonctionnait, à sa manière.

Des photographes locaux venaient me voir, entre deux courses. Ils me montraient leurs images sur l’écran de leur appareil — et c’est l’un d’eux qui m’a donné l’idée du filé, ce panning que je n’avais jamais pratiqué : garder les buffles nets tout en laissant le fond se dissoudre en traînées de mouvement. Une transmission sur le vif, entre inconnus qui partageaient la même passion pour l’image.

Au-delà du canal, une autre scène se jouait — des équipes, des hommes qui lavaient les buffles, les préparaient entre deux passages. Une vraie organisation sportive, avec ses soigneurs et ses rituels propres, invisible depuis la piste elle-même.

Vers 13h, la fatigue a fini par gagner sur l’excitation. Nuit courte, matin commencé tôt pour photographier — je me suis trouvé un coin d’herbe, j’ai mangé mes biscuits. En me relevant, mon pied et ma cheville étaient constellés de piqûres rouges. Je n’ai jamais su ce qui m’avait piqué ainsi, en silence, pendant que je mangeais.

Le soir tombait quand j’ai dû partir à la recherche de mon chauffeur — loué pour la journée, sans service de taxi organisé derrière lui, juste un numéro de portable comme filet. Au milieu d’une foule aussi dense que celle du matin, je n’étais pas serein. Il était là, tranquillement en train de manger sur le pouce — de la nourriture de rue à laquelle je n’ai, moi, jamais fait entièrement confiance en Inde — pas seulement là-bas.

Retour vers Mangalore, puis Ernakulam, par le NZM TVC SF Express, après minuit — un train qui relie Hazrat Nizamuddin, à New Delhi, jusqu’à Thiruvananthapuram, tout au sud du Kerala. Je n’en prenais qu’un fragment, quelques heures au milieu d’un trajet qui traverse presque tout le sous-continent. La boucle du voyage se refermait vers Kochi, point de départ et d’arrivée d’une semaine qui m’avait mené deux fois vers le nord et deux fois vers le sud — les backwaters et les champs de thé d’abord, puis Theyyam, puis Kambala, deux mondes traversés à un jour d’intervalle, dans le même Kerala, le même Karnataka côtier.

Des années plus tard, en reprenant mes photos du Kambala, j’ai eu un doute. Est-ce que j’avais seulement remercié Krishna Mohan ? J’ai cherché dans mes mails. Non — rien. Cinq échanges entre nous, étalés sur des semaines, et pas une ligne de remerciement de ma part une fois le voyage fait.

J’ai voulu réparer ça, tardivement. J’ai retrouvé son site de photo, toujours en ligne, la même adresse mail dans sa signature. Et en cherchant à vérifier que tout ça existait encore, je suis tombé sur un article : Dr Krishna Mohan Prabhu, chirurgien à Moodubidire, connu sous le nom de “Krishi”, naturaliste, passionné de trek et de photographie, était mort d’une leucémie aiguë, à 55 ans, peu de temps après notre échange.

Je ne l’ai jamais rencontré. Je ne le connaissais pas. Mais il avait pris le temps — plusieurs fois, patiemment — pour un inconnu à des milliers de kilomètres qui ne demandait qu’un calendrier de courses de buffles.

Ça m’a brisé le cœur. Je ne le connaissais pas, je ne le reverrai jamais — et je lui garde, malgré cette absence, une gratitude que je n’ai pas su lui dire à temps.

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