Il y a une chose qu’on apprend parfois trop tard dans un voyage : l’essentiel n’est pas ce qu’on a préparé, c’est ce qu’on a oublié de prévoir.
J’avais tout préparé. Tout sauf l’essentiel.
L’idée était simple : aller observer les orques et les baleines à bosse dans les fjords norvégiens, en décembre, et les photographier sous l’eau. J’avais acheté un caisson pour le Canon 5D Mark IV — trouvé par chance en occasion, ce qui avait signé le destin de ce voyage. J’avais commandé les accessoires, les joints, les poignées. J’avais passé des heures à lire sur la photographie subaquatique, les réglages à adopter, les pièges à éviter. J’avais contacté Valhalla Orca Expedition à Seglvik, réservé les sorties, organisé le trajet : avion jusqu’à Tromsø, bus vers le nord, jusqu’à ce petit hameau au fond d’un fjord où les orques hivernent avec les harengs.
J’étais préparé.
Mais avant Seglvik, il y a eu Tromsø.
Une nuit seulement, le temps de transiter. J’étais déjà venu ici en 2019 — et retrouver ces rues, ces boutiques, ces cafés où la lumière est chaude et le café brûlant, ça m’a fait quelque chose. Une ville qu’on aime, on la reconnaît immédiatement. Les mêmes façades en bois peint, le même port, la même cathédrale arctique de l’autre côté du pont. Je me suis promené, je suis entré dans le même café qu’en 2019, j’ai regardé les gens. Il y avait de la nostalgie dans tout ça, et un peu de chagrin aussi — le genre qu’on ne s’explique pas aux passants, qu’on garde pour soi dans le fond d’une tasse.
Je suis reparti le lendemain matin vers le nord, en bus.
Ce que j’avais oublié de me demander : quelle lumière, en fin décembre, à cette latitude ?
En décembre 2024, j’étais aux îles Féroé. Peu de lumière, journées courtes, mais une lumière quand même — cette lueur nordique rasante qui peut être magnifique quand elle daigne se montrer. J’avais gardé ça en tête comme référence. Seglvik ne devait pas être très différent.
Quelle erreur de géographie.
Les Féroé sont à 62 degrés de latitude nord. Seglvik est à 69 degrés. Sept degrés de plus, ça ne semble pas grand chose sur une carte. Dans les faits, ça change tout. En décembre à Seglvik, le soleil ne se lève pas. Pas du tout. La nuit polaire commence fin novembre et ne se termine qu’à la mi-janvier. Ce qu’il y a à la place, c’est un crépuscule — bleuté, incertain — qui apparaît vers neuf heures du matin et disparaît vers quatorze heures. Cinq heures. Cinq heures de lueur diffuse qui ne vient de nulle part, sans ombre portée, sans direction, sans couleur. Pas d’aube, pas de coucher de soleil. Juste cette clarté pâle qui s’installe et repart sans prévenir.
Maintenant imaginez ce que ça donne sous l’eau.
J’avais acheté un caisson étanche pour photographier dans le noir.
Le caisson du Canon est resté dans mon sac un moment. Puis je l’ai sorti, par principe, pour le snorkeling. Il faisait -5 degrés sur le zodiac. Peut-être plus froid avec le vent. On s’habille en conséquence : combinaison de survie, gants polaires épais, cagoule, lunettes. Cette tenue a une vertu principale — elle tient chaud. Elle a un défaut rédhibitoire pour un photographe : avec les gants polaires, il est quasiment impossible de manipuler un appareil photo. Les commandes, les bagues, les boutons — rien ne répond. On enlève les gants polaires et on prend des gants plus fins. En quelques minutes, les mains sont gelées. Alors on remet les gants polaires.
J’ai passé une partie des sorties en zodiac à regarder les orques avec les mains dans les poches.
Les orques sont rapides. Ce n’est pas une information nouvelle, je le savais intellectuellement. Ce que je n’avais pas mesuré, c’est ce que “rapide” signifie concrètement quand on essaie de les photographier depuis un zodiac qui tape sur les vagues, avec des gants qui rendent les doigts indépendants de toute intention, dans un crépuscule qui force à monter les ISO à des valeurs indécentes — et encore, pendant une fenêtre de cinq heures seulement, à condition d’être sorti au bon moment. Les baleines à bosse sont plus coopératives — leurs mouvements sont lents, presque posés, elles soufflent longtemps avant de plonger. On a le temps de se préparer. Avec les orques, c’est autre chose : une dorsale qui fend la surface, deux secondes, elle disparaît. On déclenche trop tard, ou trop tôt, ou dans la mauvaise direction.
Je suis photographe depuis longtemps. Ce voyage m’a rappelé ce que ça veut dire d’atteindre ses limites.
Le snorkeling mérite un paragraphe à part.
L’idée est belle : se mettre à l’eau quand les baleines sont proches, les voir depuis le dessous. Le guide saute le premier, on suit, on nage vers les animaux. Dans la théorie, c’est une expérience extraordinaire. Dans la pratique : l’eau est à quelques degrés au-dessus de zéro, et sous la surface, les cinq heures de crépuscule bleuté du dehors ne servent plus à rien. C’est l’obscurité. Pas la pénombre — l’obscurité. On voit à quelques mètres devant soi, pas davantage. J’avais ma ceinture de plomb autour de la taille, par-dessus la combinaison néoprène, le caisson dans les mains. Une baleine à bosse est passée — massive, lente, indifférente, quelques mètres à peine. J’ai appuyé sur le déclencheur.
Les images sont là quelque part, dans un fichier RAW. Une tache grise dans de l’eau noire.
Et puis il y a eu ce moment.
J’étais en surface, à regarder vers le fond — l’eau sombre, presque rien de visible. Et d’un coup, elle était là. En bas. Une baleine à bosse, immobile d’abord, puis elle a commencé à bouger. À avancer, tourner, se déplacer dans l’eau noire avec une lenteur qui n’appartenait pas à notre monde. Pas un passage rapide. Une danse. Lente, ample, complète. Je l’ai regardée longtemps.
À un moment, j’ai arrêté d’essayer de filmer.
Je ne sais pas exactement quand. Il n’y a pas eu de décision consciente — juste la compréhension que l’appareil ne servirait à rien ici, et que ce que j’avais devant moi méritait mieux que de le regarder à travers un viseur. J’ai posé les mains. J’ai regardé.
C’est le souvenir le plus net que je rapporte de Seglvik.
Alors un conseil, si vous envisagez ce voyage : si vous n’êtes pas photographe chevronné avec une vraie expérience de la photo en mer, dans des conditions physiques adaptées — laissez tomber l’appareil. Prenez votre temps. Observez. Le spectacle est magnifique, inoubliable. Et revenez photographier quand il y aura plus de lumière.
J’ai 64 ans.
Je précise ça non pas pour me plaindre, mais parce que c’est un fait qui a son importance dans la suite de la phrase. Après trente ou quarante minutes de zodiac à -5 degrés, mettre la ceinture de plomb autour de la taille sur la combinaison et se jeter dans l’eau : c’est faisable. Nager derrière le guide en essayant de ne pas perdre de vue les orques : c’est faisable. Tenir l’appareil dans l’eau froide avec les mains qui commencent à ne plus vraiment obéir : à la limite.
Remonter dans le zodiac.
C’est là que j’ai compris que j’aurais dû faire davantage de préparation physique avant de partir. Un zodiac n’a pas de marches. Il faut sortir de l’eau en traction, avec la combinaison néoprène qui pèse, la ceinture de plomb, les bras déjà fatigués par le froid. Les guides aident — ils sont efficaces, habitués, ils savent exactement comment attraper, tirer, stabiliser. C’est faisable.
Mais “faisable” et “préparé pour” ne sont pas synonymes.
Un matin, au retour, la météo a changé.
La tempête n’était pas prévue — la météo n’est jamais sûre à 100% dans ces eaux. On ne pouvait pas rentrer à la base de Seglvik. Le zodiac avançait dans le noir, les vagues plus dures qu’à l’aller. Il était midi. Midi, et c’était la nuit — noire, complète, sans nuance. Parce qu’en dehors de la fenêtre de crépuscule, il n’y a rien. C’est ça aussi, décembre à 69 degrés nord : la désorientation totale, le temps qui perd son sens, l’impression de naviguer vers minuit alors qu’on n’a même pas dépassé l’heure du déjeuner.
C’est dans ces moments-là qu’on comprend ce que valent les gens qui vous guident.
Ils ont été géniaux. Calmes, décisifs, sans un mot de trop. Ils savaient exactement où aller — la deuxième base de Valhalla, accessible depuis là où nous étions. On est arrivés. On nous a rhabillés, réchauffés, nourris. Les choses sont allées très vite malgré l’imprévu — j’ai compris que ça n’arrive pas souvent, que c’était un événement rare, et que s’ils y ont répondu aussi efficacement c’est précisément parce qu’ils connaissent ces eaux comme on connaît un appartement dans le noir.
J’ai passé la nuit dans la petite maison d’été d’un habitant du coin. Je ne sais pas qui il était. La maison était simple, propre, silencieuse. Dehors, la tempête, le fjord, le noir arctique. Dedans, la chaleur, le calme, et ce sentiment étrange d’être exactement là où il fallait être — même si ce n’était pas où on avait prévu d’être.
Ce que j’ai ramené de Seglvik photographiquement n’est pas à la hauteur de ce que j’avais imaginé. C’est l’honnêteté qui s’impose ici. Il y a des images — des dorsales sombres sur de l’eau sombre, des souffles de vapeur blanche qui disparaissent dans le crépuscule bleu de onze heures, quelques silhouettes de montagnes enneigées avant que le noir reprenne ses droits. Il y a quelque chose là-dedans qui est vrai, qui dit peut-être mieux que tout ce que c’est vraiment, l’Arctique en pleine nuit polaire. Mais ce n’est pas ce que j’étais allé chercher.
Ce que j’avais oublié de prévoir : que le 26 décembre, à 69 degrés nord, le soleil ne se lève pas. Que cinq heures de crépuscule bleuté ne remplacent pas la lumière. Que la vitesse des orques est incompatible avec des gants polaires et des mains gelées. Que remonter dans un zodiac à 64 ans après une immersion en eau glacée demande une préparation qu’on ne peut pas improviser. Et qu’une tempête, une nuit chez un inconnu, et des guides qui ne perdent pas la tête — ça fait partie du voyage, qu’on l’ait prévu ou non.
Une dernière chose, et elle est importante.
Tout ce que j’ai vécu là-bas — les sorties en zodiac, le snorkeling en eau glacée, la tempête, la nuit improvisée, et aussi ces moments où une baleine danse sous vos pieds dans l’obscurité — rien de tout ça n’aurait été possible sans Valhalla Orca Expedition. Ce sont des gens passionnés, et il le faut vraiment pour faire ce métier. Passionnés, compétents, et surtout consciencieux — car on comprend vite à quel point il est difficile d’encadrer des gens venus de tous horizons, d’âges et de conditions physiques très différents, dans des conditions pareilles, et de rester disponibles et attentifs après une longue journée épuisante dans le froid.
Je voudrais remercier du fond du cœur Jeff, Diego — dont les photos et vidéos sont magnifiques et valent le détour — et bien sûr tous les autres. L’accueil à Seglvik mériterait un article à part entière.
(Instagram de Diego : [lien à ajouter])
Je reviendrai. Pas tout de suite — j’ai d’autres projets en tête. Mais sûrement après. En janvier, quand quelques heures de lumière reviennent vraiment. Avec une meilleure connaissance de ce que ce terrain exige. Et avec quelques mois de préparation physique sérieuse derrière moi.
Mais je garderai aussi ce voyage-ci pour ce qu’il est — pas le voyage que j’avais prévu, mais celui qui m’a montré exactement où sont mes limites. Et qui, un matin de tempête à onze heures dans la nuit, m’a mis entre les mains de gens qui connaissaient les leurs parfaitement.
C’est une information précieuse. Elle ne se trouve pas dans les guides de voyage.