Lathmar Holi

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Robert Capa disait que si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’étiez pas assez près de votre sujet. Je n’ai jamais autant pensé à cette phrase que ce jour-là, à Barsana, quand un seau d’eau colorée m’a atteint en plein dos et que, trempé jusqu’aux os, je n’ai eu d’autre choix que de continuer à photographier.

Je n’étais pas parti seul, cette fois. Photographes du Monde avait organisé le voyage — Holi, dans son ensemble, comme sujet — et notre guide, Christophe Boisvieux, photographe et spécialiste de l’Asie du Sud, connaissait l’Inde du Nord et ses innombrables variantes de la fête comme peu d’autres. C’est lui qui a fait le choix, judicieux, de nous mener à Barsana et Nandgaon plutôt qu’ailleurs : pas le Holi touristique des grandes villes, mais sa forme la plus ancienne et la plus rude, celle du Braj. Pas de piste incertaine à suivre non plus, pas de M. Kurian à contacter sur WhatsApp — juste un groupe, un calendrier, et la promesse de deux jours dans le berceau de Krishna.

À Barsana, tout a commencé par une entrée que je n’ai pas choisie. Devant le temple, la foule s’était resserrée en un seul bloc compact, et je me suis retrouvé emporté dedans, sans direction propre — un fleuve humain qui avançait sans que je sache où ni quand j’allais échouer. Sur la droite, une rangée d’hommes ne s’arrêtait jamais : ils balançaient poignée après poignée de poudre colorée sur ce fleuve de gens, sans viser personne en particulier, juste pour le geste et la couleur qui vole.

Pour respirer normalement au milieu de cette densité de poudre, il fallait se couvrir le nez et la bouche — un foulard, acheté la veille avec le reste : chemise et pantalon traditionnels, trouvés pas chers, que je savais condamnés à finir rouges avant la fin de la journée. Christophe nous avait aussi prévenus pour les appareils : protéger les boîtiers, envelopper ce qui pouvait l’être. On avait suivi ses consignes.

J’avais voulu prendre de la hauteur, un peu plus tôt. Un balcon, plus loin, semblait offrir la vue qu’il me fallait — en surplomb, dégagé, avec de grands fûts d’eau colorée alignés contre la balustrade. Avec un autre photographe du groupe, on a tenté notre chance auprès de la police, qui s’efforçait tant bien que mal de contenir la foule, bâton à la main elle aussi. « On est journalistes. » Ça n’a pas marché. On nous a laissés en bas, et on est repartis bredouilles.

C’est peut-être bien de ce même balcon refusé qu’est partie, plus tard, l’eau qui m’a trempé.

Plus loin dans la mêlée, un homme tenait un livret ouvert dans sa main — un texte dévotionnel, sans doute, que d’autres suivaient des yeux malgré la poudre qui recouvrait déjà la page. Juste au-dessus, un autre homme, penché sur lui, tenait une canne à la main. Autour d’eux, des dizaines de mains tendues, des bras levés, une proximité physique qu’on ne connaît qu’à ce moment-là — pressés les uns contre les autres, sans plus de distance possible.

Ça n’a pas suffi, malgré toutes les précautions : le seau m’a atteint en plein dos, sans prévenir. Un choc, une surprise totale. Par réflexe, j’ai cherché un abri. Il n’y en avait pas. Alors j’ai continué à photographier, trempé, sans plus rien à perdre.

La poudre, elle, avait trouvé son chemin malgré tout. Je l’ai remarqué là-bas déjà, en Inde — un fin dépôt bleu qui s’était infiltré dans le viseur de mon boîtier. Rien à faire sur place, sinon continuer : heureusement, l’appareil répondait encore, je pouvais toujours photographier. Ce n’est qu’au retour en France que j’ai mesuré les dégâts, avec une visite chez Canon et une facture dont je me serais bien passé.

Le lendemain, à Nandgaon, la ville était de nouveau en fête — mais différemment. Le rythme semblait légèrement moins effréné qu’à Barsana, et surtout les couleurs, cette fois, ne se resserraient pas toutes vers le même rouge. Dans le temple, j’ai pu faire des portraits, beaucoup, avec cette palette bien plus large — jaunes, verts, roses, bleus — qui contrastait avec la mêlée presque monochrome de la veille.

C’est là, dans le temple, que j’ai croisé une scène différente : plusieurs silhouettes au visage maquillé, enveloppées de tissus colorés, qui dansaient au milieu de la foule, entourées d’hommes qui les regardaient ou dansaient avec elles. Des hijras, membres de cette communauté au genre à part, dont la tradition religieuse remonte au mythe de Krishna prenant la forme féminine de Mohini — une présence rituelle du Lathmar, où les frontières de genre s’effacent une deuxième fois, après que les bâtons ont déjà inversé les rôles habituels entre hommes et femmes.

Après le temple, on a gagné la ville. J’essayais d’y trouver une place pour photographier, mais ce n’était pas évident — la foule était incroyable, et je me suis retrouvé planté devant une maison. Sur le pas de la porte, un petit garçon me regardait. Il m’a dit : « Come, come. » Je l’ai suivi.

Je pensais entrer dans une sorte d’immeuble à appartements ; j’ai vite compris que j’étais en fait dans une maison. Il y avait des habitants, qui m’ont regardé un peu étonnés, mais ça ne les a pas dérangés plus que ça. J’étais sans doute plus étonné qu’eux de me retrouver là. Le garçon m’a mené jusqu’à la terrasse. Vue plongeante sur les festivités, la foule en contrebas, les couleurs qui montaient en nuages. J’étais seul, là-haut — personne d’autre du village n’était monté regarder. Juste moi, et cette vue que je n’aurais jamais trouvée en cherchant seul.

Ce que je retiens de ces deux jours n’est pas la mécanique du jeu — les femmes qui frappent, les hommes qui se protègent, la légende de Radha et Krishna qu’on rejoue chaque année dans la poussière. C’est plutôt cette alternance entre le contrôle et son absence : à Barsana, un fleuve qui m’a emporté malgré moi, un balcon refusé qui m’a rattrapé par surprise ; à Nandgaon, un enfant qui m’a offert sans qu’on lui demande la hauteur que je cherchais la veille en vain.

Je n’étais pas assez loin de mon sujet, ce jour-là. J’étais dedans, trempé, avalé par la couleur — et c’est peut-être pour ça que ces images-là comptent plus que les autres.

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