Macareux

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En Écosse, on le surnommait familièrement Tammie Norrie — un nom qu’on donnait aussi, au XIXe siècle, à un homme un peu simplet.

J’ai passé des heures avec eux. Assis, immobile, l’appareil au niveau du sol pendant qu’ils allaient et venaient entre la falaise et la mer, sans jamais vraiment se soucier de ma présence.

C’est la première chose qui frappe : le macareux n’a presque pas peur. On s’approche, on reste là, on attend — et lui continue, comme si de rien n’était, à trier des brins d’herbe pour son terrier ou à observer l’horizon d’un air absent. Pas d’envol nerveux, pas de recul. Une confiance qui, sur le moment, m’a semblé presque imprudente. Ces oiseaux nichent depuis des générations sur des îles et des falaises où aucun prédateur terrestre ne les a jamais menacés — ils n’ont simplement jamais appris à se méfier de ce qui marche.

Et puis il y a l’atterrissage. Le macareux vole bien — vite même, en martelant l’air de ses petites ailes rondes. Mais se poser, pour lui, tient de l’improvisation permanente. Il arrive trop vite, freine trop tard, rebondit, retrouve l’équilibre en trébuchant sur ses pattes orange, recommence. Rien à voir avec la précision du vol. Ses ailes sont taillées pour nager sous l’eau plus que pour évoluer dans l’air — un compromis qu’il paie à chaque retour au sol. Je l’ai photographié ainsi pendant des heures : cet oiseau capable d’un vol rapide et d’une plongée précise, mais qui se pose comme on tombe. Cela m’amuse trop.

C’est cette proximité, cette absence totale de défiance, qui rend certaines choses plus difficiles à encaisser.

Cet hiver, une série de tempêtes a frappé l’Atlantique Nord. Des vents dépassant les 150 km/h, une mer trop chargée, trop trouble pour que les macareux puissent chasser à vue — ils ont besoin d’une eau claire pour repérer leurs proies. Des dizaines de milliers d’oiseaux se sont échoués sur les côtes françaises, espagnoles, portugaises et britanniques. Des milliers de macareux parmi eux, retrouvés vidés de toute réserve, incapables d’avoir tenu jusqu’au retour du calme. Les spécialistes appellent ça un wreck — un naufrage. Le plus important recensé depuis plus de dix ans.

Je pense à ceux que j’ai regardés de si près, à cette confiance qu’ils m’accordaient sans y penser, et je ne peux pas dissocier l’image du chiffre.

Il y a aussi cette vidéo de Gordon Ramsay, tournée aux Féroé, où on le voit chasser des macareux pour en cuisiner le cœur. Je sais qu’une chasse existe encore là-bas, encadrée, ancienne, pratiquée à la perche à filet dans les colonies — une chasse qui appartient à une culture, à une histoire de subsistance sur des îles où l’on a longtemps mangé ce que la falaise offrait. Je ne suis pas venu ici pour juger la chasse féroïenne dans son ensemble, son histoire, ceux qui la pratiquent encore. Mais je ne la valide pas. Je n’ai pas à faire semblant du contraire.

Mais regarder un homme s’emparer de cet oiseau précis — celui qui vient se poser à quelques mètres de vous sans un geste de fuite, celui dont l’atterrissage raté vous fait presque rire — pour en faire un ingrédient de divertissement télévisé, ce n’est plus tout à fait la même chose. Ce n’est pas la subsistance. Gordon Ramsay n’a pas besoin d’un cœur de macareux pour manger ce soir-là. C’est autre chose, que je n’ai pas envie de nommer davantage.

Je n’ai pas grand-chose à ajouter à cela. Juste le souvenir de ces heures passées à les regarder rater leurs atterrissages, encore et encore, sans jamais s’énerver ni s’inquiéter de moi. Je pense qu’une créature qui ne sait pas se méfier mérite un peu plus de notre respect — et que c’est à nous de la protéger.

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